Comment se risquer à exister

Moebius – Voyage d’Hermès

Il est des activités humaines, qui n’ont pas oubliées les rites de passage. L’aviation en est une. Le sociologue Gérard Dubey, décrit superbement ce passage entre le monde du simulateur de vol, et le vol seul aux commandes et dans l’avion.

Comment se risquer à exister ?

Puisqu’il s’agit d’un passage, il faut bien des passeurs. Personne ne peut assumer à la place d’autrui le moment de prendre en charge sa propre existence. C’est bien le collectif qui permet à l’individu de supporter cette charge. Les autres, ceux qui vous ont accompagné et soutenu tout au long de l’apprentissage, ne sont jamais bien loin. Car c’est une véritable relation de compagnonnage, avec tout ce que cela comporte de solidarité et de complicité, qui s’est nouée pendant cette période entre l’instructeur et ses trois stagiaires d’abord, entre les membres de la triade ensuite et pour finir entre tous les stagiaires de la promotion. Le jour du premier lâcher, toutes ces personnes sont présentes à une distance (symbolique) plus ou moins grande selon qu’elles partagent ou non l’intimité de la cellule de base que constitue l’instructeur et ses trois petits. Ce sont les passeurs, ceux qui aident à franchir le pas, à passer le seuil, ceux qui accompagnent et d’une certaine manière supportent celui qui va seul.

Le premier de ces passeurs, c’est bien sûr l’instructeur pour qui le premier lâcher d’un de ses élèves est aussi vécu, bien qu’à un degré moindre, comme une rupture. Pendant toute la période de préparation, à cette première étape de la formation, celui-ci a presque joué le rôle de substitut du père en ce sens que sa tâche a surtout consisté à protéger et à mettre en confiance son élève tout en lui servant de modèle. Le premier lâcher sanctionne et signale un changement dans la nature de la relation qui s’est instaurée. Le rôle protecteur de l’instructeur doit symboliquement prendre fin. L’instructeur « lâche » son élève et cela n’est jamais exempt d’inquiétude même si avec le temps et l’expérience celle-ci a tendance à s’émousser un peu.

A l’instar du rôle de l’initiateur dans les sociétés traditionnelles, l’essentiel du travail de l’instructeur consiste à pousser le stagiaire hors du monde clos dans lequel il s’est réfugié et presque retranché. En ce sens, c’est une sorte d’accoucheur qui tire le novice au dehors de lui-même et l’amène à saisir l’esprit des règles. Pour employer une autre terminologie, l’initiation correspond au passage de la représentation individuelle à la représentation partagée ou sociale, d’une vision linéaire à une vision pluridimensionnelle et historique du réel. La seule présence d’autrui nous contredit déjà et nous oblige à sortir de nous-mêmes. Fondamentalement le stagiaire est engagé par la relation qui le lie à son instructeur, à autrui. C’est autrui qui, le moment venu, donne sens à ses actes, les justifie et confère l’assurance qui permet d’agir efficacement. Le lien social se tend comme un filet invisible au-dessus du vide.

Tout ce qu’a pu leur dire l’instructeur revient dans ces moments-là à leurs oreilles… – Instructeur

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