Configurer le futur

Le futur est plein de promesses, mais il est aussi pourvoyeur d’angoisses, par le fait qu’il n’est pas configuré. Au sens que lorsque nous étions adolescents, nous lisions des magazines pour adolescents, pour moi dans les années 70. Dans ces années-là, l’an 2000 était un sujet de discours permanent. L’an 2000 était configuré, dessiné. On nous expliquait comment on se déplacerait en l’an 2000, comment on mangerait, comment on travaillerait, comment on communiquerait… Il y avait une espèce de prospective permanente, qui fait que même si ces prospectives se sont révélées fausses par la suite, elles nous familiarisaient avec l’avenir en le configurant.

Aujourd’hui, j’ai l’impression que les ressorts de la prédiction se sont cassés, peut-être parce que la société est devenue liquide. Il n’y a plus d’assises fermes sur lesquels on puisse asseoir des prédictions, pour le long terme, de sorte que 2050 n’est pas configuré, 2100 j’en parle même pas. Et quand on essaie de le faire par de la prospective scientifique, sur le climat par exemple ou sur les ressources en énergie, on est plutôt inquiet.

Et donc, on fait un mouvement de recul, qui fait que nous nous concentrons sur le présent, ce qui a pour effet que le court terme est privilégié par rapport au long terme. Les grands problèmes ne sont pas traités. Du coup, l’angoisse qu’ils ne le soient pas augmentent, ce qui fait que nous avons un rapport avec le futur qui me semble devenir légèrement schizophrène :

A la fois, on attend de s’y accomplir, en bénéficiant de ce que toutes les nouvelles technologies nous promettent. Et on se dit que si on se débrouille bien, dans le futur on va pouvoir vivre beaucoup mieux qu’aujourd’hui. Et en même temps, on voit bien que c’est un lieu incertain, qui peut être un lieu de catastrophes.

Moi, j’observe que lorsque j’étais lycéen, tous les matins, un type nous distribuait un tract dans lequel on me proposait une image du futur qui était tellement attractive et tellement crédible, qu’on m’incitait à agir dans le présent pour que ce futur désirable devienne réel. On m’incitait en gros à faire la révolution.

Et aujourd’hui, on nous propose des images du futur qui sont suffisamment crédibles et suffisamment répulsives, pour qu’on se batte dans le présent afin d’éviter que ce futur n’advienne.

Autrement dit, en une génération, la figure de la révolution a été remplacée par la figure de la catastrophe. Et ça, c’est quand même un renversement qu’il faut réfléchir, méditer, peut-être combattre, parce qu’on ne peut pas demander aux jeunes de s’épanouir dans un monde où la catastrophe a remplacé la révolution. Je ne dis pas qu’il faut faire la révolution, mais il faudrait peut-être qu’on pense autrement la catastrophe.

Dans le passé, y’avait beaucoup plus de futur qu’aujourd’hui
— Le Chat