Écho

Depuis ce jour, c’est un son qui vit en elle

Nymphes et Satyre - William Adolphe Bouguereau, 1873
Nymphes et Satyre – William Adolphe Bouguereau, 1873

Un jour qu’il poussait dans ses toiles des cerfs timides, Narcisse fut aperçu par la nymphe, à la voix bizarre, qui ne peut se taire quand on lui parle, qui ne sait point parler la première, Écho, dont la bouche redit les sons qui frappent son oreille. Écho était alors une nymphe, et non une simple voix ; et cependant dès lors sa voix indiscrète ne lui servait, comme à présent, qu’à répéter les dernières paroles qu’elle avait recueillies. Junon l’avait ainsi punie : souvent sur les montagnes, lorsqu’elle cherchait à surprendre les nymphes dans les bras de Jupiter, Écho l’avait adroitement retenue par de longs entretiens, pour donner aux nymphes le temps de fuir.

La fille de Saturne découvrit l’artifice : « Cette langue qui m’a trompée, dit-elle, perdra presque tout son pouvoir, et je restreindrai pour toi l’usage de la parole ». L’effet suit la menace ; Écho ne peut plus désormais que redoubler les derniers sons, et répéter les dernières paroles de la voix qu’elle entend.

Echo & Narcisse, John William Waterhouse, 1903
Echo & Narcisse, John William Waterhouse, 1903

À peine Narcisse, errant au fond des bois, a-t-il frappé ses regards, qu’elle s’enflamme et suit furtivement la trace de ses pas ; plus elle le suit, et plus son cœur s’embrase, pareil au soufre qui, répandu au bout d’une torche, attire soudainement la flamme qui l’approche. Que de fois elle voulut l’aborder d’une voix caressante et recourir aux douces prières ! Son destin lui oppose et lui défend de commencer ; mais du moins, puisque son destin le permet, elle s’apprête à recueillir les accents de Narcisse, et à lui répondre à son tour.

Par hasard, séparé de ses fidèles compagnons, l’enfant s’écrie : « Y a-t-il quelqu’un près de moi ?

Moi », répond Écho.

Immobile de surprise, il tourne ses regards de tous côtés.

« Viens », dit-il à haute voix ; et la nymphe appelle celui qui l’appelait.

Il se tourne, et comme personne ne venait, « Pourquoi me fuis-tu ? » dit-il, et son oreille recueille autant de paroles que sa bouche en a proféré. Abusé par cette voix qui reproduit la sienne : « Unissons-nous », reprend-il.

À ces mots, les plus doux que sa bouche puisse redire, Écho répond : « Unissons-nous » ;

et, s’enivrant de ses propres paroles, elle sort du bois et s’élance vers Narcisse, dans le doux espoir de le presser dans ses bras ; mais il fuit, et se dérobe par la fuite à ses embrassements.

« Je veux mourir, dit-il, si je m’abandonne à tes désirs ».

Écho ne redit que ces paroles : « Je m’abandonne à tes désirs ».

Narcisse - Le Caravage, 1599
Narcisse – Le Caravage, 1599

La nymphe dédaignée s’enfonce dans les bois, et va cacher sa honte sous leur épais feuillage. Depuis ce temps elle habite les antres solitaires ; mais l’amour vit encore au fond de son cœur, et ne fait que s’accroître par la douleur des mépris de Narcisse.

Les soucis vigilants épuisent et consument ses membres ;
la maigreur dessèche ses attraits ;
tout son sang s’évapore ;
il ne lui reste que la voix et les os ;
sa voix s’est conservée ;
ses os ont pris, dit-on, la forme d’un rocher.

Depuis ce jour, retirée dans les bois, elle ne paraît plus sur les montagnes, mais elle s’y fait entendre à tous ceux qui l’appellent : c’est un son qui vit en elle.

Les Métamorphoses d’Ovide, livre III

La nymphe Écho - Alexandre Cabanel, 1874
La nymphe Écho – Alexandre Cabanel, 1874