Il faut se méfier des mots

Seule l’expérience a une valeur

Les théologiens, au cours des siècles, se sont avant tout efforcés de préciser des dogmes et des doctrines. Et, pour des questions de vocabulaire, certains hom­mes absolument sincères ont été déclarés anathèmes ou hérétiques. Leurs propositions ont été condam­nées mais s’ils acceptaient de changer un terme, ils étaient rétablis dans l’orthodoxie. Les Orientaux, au contraire, ont inlassablement répété « Allez au-delà des mots, ne vous emprisonnez pas dans les mots… », «Celui qui connaît brahman (la Réalité ultime) peut tout, celui qui connaît le mot “brahman” peut tout dans le domaine des mots. »

Ceux qui ont un peu l’habitude des enseigne­ments spirituels divers ou des ashrams peuvent faci­lement remarquer que chaque école a son vocabulaire favori. En Inde, certains mots qu’un guru parlant un anglais parsemé de termes sanscrits emploie fré­quemment ne sont jamais utilisés dans un autre ashram et vice-versa. Mais les mots, même les plus prestigieux, ne peuvent jamais remplacer la vérifica­tion par l’expérience. Les hindous ont des expressions éloquentes que nous pourrions moderniser en disant: « La lecture d’un menu de restaurant ne nourrira jamais celui qui a faim », « Le nom du médicament ne peut pas guérir le malade ». Et nous entrevoyons déjà un aspect essentiel de toute voie spirituelle, plus même, ce qui fait la voie: l’instru­ment du philosophe ou du théologien est l’intelli­gence, la rigueur du raisonnement ; l’instrument du mystique ou du disciple est l’attention, on dit aussi la « vigilance » ou la « présence », un niveau de conscience qui transcende radicalement ce que peu­vent entrevoir les pensées les plus brillantes.

On peut d’ailleurs constater que la quasi-totalité des intellec­tuels et des philosophes préfère étudier les doctrines traditionnelles dans des livres hautement érudits et des traductions de textes plutôt que de poser des questions à des maîtres vivants incarnant ces ensei­gnements. Car toute réponse d’un sage nous provo­que et nous met en cause là où nous ne nous y atten­dions pas.

J’ai moi-même découvert peu à peu, au fil des années, combien je pouvais vivre à travers les mots, penser à travers les mots, et j’ai découvert aussi que, malheureusement, ce n’était pas une déformation dont j’avais l’exclusivité. Seule l’expérience a une valeur. Si certaines paroles vous rapprochent de cette expérience, ou vous conduisent à cette expérience, elles sont heureuses et bénéfiques. Et si d’autres formulations, peut-être vraies en elles-mêmes, vous éloignent de la réalisation parce qu’elles vous enfer­ment dans une idéologie, elles sont nuisibles.

Extrait du livre « Bienvenue sur la voie », d’Arnaud Desjardins

Il faut se méfier des mots, trompe-l’oeil installé à Place Fréhel, Paris XXème

Ben, « Il faut se méfier des mots« . Merci Mauro, de m’avoir rappelé Ben :)