Intérioriser l’extériorisation

Maryanne Wolf dit que ce n’est pas le cerveau humain qui a inventé l’écriture. Elle dit presque, que c’est l’écriture qui a inventé le cerveau humain. Ce qu’elle montre, c’est que le rapport entre le cerveau et les artefacts, l’écriture notamment, est un rapport de co-individuation, ce que Gilbert Simondon appelait une relation transductive. Sans l’extériorité technique, le cerveau humain n’est pas un cerveau humain. Tout simplement. Ce que le cerveau humain a de spécifique, c’est la capacité qu’il a d’extérioriser, et intérioriser ce qu’il a extériorisé.

En extériorisant, il transforme le monde et en intériorisant la transformation du monde, il se transforme lui-même.

Ça, c’est ce que j’appelle la boucle organologique. Et ce que démontre Maryanne Wolf précisément, c’est qu’un enfant aujourd’hui, s’il n’apprend pas à lire et à écrire, il ne peut pas se débrouiller dans le monde contemporain. L’apprentissage de la lecture et l’écriture n’est pas simplement l’acquisition d’une compétence.

Par exemple : j’annote des textes, beaucoup de textes. Quand j’annote, j’écris dans mon cerveau. Et c’est pour ça que je dis qu’il ne faut pas éliminer l’écriture cursive des enfants. Parce que le fait pour les petits enfants à partir de cinq ans d’écrire avec la sensorimotricité de la main, ça créé une synaptogénèse des circuits synaptiques, qui est le socle sur la base duquel ils vont pouvoir apprendre à se servir intelligemment d’un clavier, et ensuite probablement d’un dictaphone, ou d’un logiciel de reconnaissance de forme, etc, etc…Mais s’ils n’ont pas construit toute l’histoire de la construction du savoir, ils ne pourront jamais faire une anamnèse. Ils ne pourront pas se ressouvenir.

Pour pouvoir faire des anamnèses, il faut avoir été capable d’avoir intériorisé dans son cerveau les hypomnèses (toutes les techniques de mémoire, aussi bien les aide-mémoires, exercices et autres « arts de la mémoire » que les enregistrements matériels de toutes sortes) qui ont rendu possible ces anamnèses. Le problème n’est pas de sortir de la caverne ou de la salle de cinéma, le problème est de sortir de la salle de cinéma et de faire des films. Et c’est pour ça que la question fondamentale, c’est d’apprendre à faire des films et d’arrêter de n’être que dans la posture du consommateur.

Ape with Skull — Hugo Rheinhold
Singe avec un Crâne — Hugo Rheinhold, 1893