La culture de l’humiliation

Pour moi, cela a impliqué de passer du jour au lendemain, de l’anonymat absolu à l’humiliation internationale. J’étais le patient zéro de la perte de réputation instantanée à l’échelle mondiale. En 1998, j’ai perdu ma réputation et ma dignité. J’ai presque tout perdu, j’ai failli même perdre la vie. L’humiliation publique était une torture. La vie, presque insupportable.

On ressent l’humiliation plus intensément que le bonheur ou même la colère.

La cruauté n’a rien de nouveau, mais sur le Web, les brimades amplifiées par la technologie n’ont pas de limites et sont accessibles en permanence. Avant, l’écho de la honte s’arrêtait aux limites de la famille, de l’école, du village, de la communauté. A présent, la limite, c’est le Web. Des millions de gens, souvent anonymes, peuvent te poignarder avec leurs mots, la douleur est insoutenable. Et il n’y a pas de clôture pour limiter le nombre de personnes qui peuvent vous observer et vous mettre au pilori. Il y a un prix très personnel à payer pour l’humiliation publique, et l’essor d’Internet a multiplié ce prix.

Depuis deux décennies, on sème les graines de l’humiliation et la honte publiques dans notre sol culturel, aussi bien en ligne qu’ailleurs. Sites de ragots, paparazzis, télé-réalité, politique, médias et parfois hackers font de la honte leur fonds de commerce. Cela a mené à la désensibilisation, à la permissivité en ligne, qui a mené aux insultes, aux violations de vie privée, au cyberharcèlement. Ce changement a produit ce que le Pr Nicolaus Mills appelle la culture de l’humiliation.

Mais dans cette culture de l’humiliation, il y a un autre prix attaché à l’humiliation publique. Un prix qui ne mesure pas les coûts pour la victime, le prix que Tyler et d’autres, notamment des femmes, des minorités, des membres de la communauté LGBT ont payé, et ce prix est le profit pour ceux qui pillent leurs vies. La razzia sur les autres est une matière première, utilisée avec une efficacité impitoyable pour être emballée et vendue à profit. C’est un nouveau marché, où l’humiliation est un produit et la honte, une industrie. La monnaie d’échange ? Les clics. Plus grande est la honte plus nombreux sont les clics. Plus nombreux sont les clics, plus l’argent est engrangé via la publicité. Un cycle très dangereux.

Plus on clique sur ce genre de contenus, plus notre indifférence aux vies des concernés grandit, et quand l’indifférence grandit, le nombre de clics aussi. Entre-temps, certains se remplissent les poches, sur la douleur des victimes. Quand on clique, on fait un choix. Si on laisse se banaliser l’humiliation publique, elle semblera plus acceptable, et incitera au cyberharcèlement, les insultes, certains piratages et l’intimidation en ligne. Pourquoi ? Parce l’humiliation est au cœur de ces pratiques. Ce comportement est un symptôme de la culture qu’on a créée. Juste pensez-y. Un changement de comportement naît avec un changement dans les croyances.

Quiconque subissant la honte et l’humiliation publiques, doit savoir quelque chose : on peut survivre. Je sais que c’est dur, ce ne sera ni indolore, ni rapide, ni facile, mais si on s’accroche, on peut changer la fin de l’histoire. Traitez-vous avec compassion. On mérite tous la compassion, et vivre dans un monde plus compatissant aussi bien en ligne que dans la réalité.