La machine médicale consomme de l’humain

Didier Sicard, médecin français et ancien président du Comité consultatif national d’éthique de 1999 à 2008, s’interroge sur la place de la médecine dans nos sociétés modernes, dans l’émission Autour de la question : « Quelle médecine et pourquoi ? ».

Personne ne peut être contre la technicité comme recours [pour se soigner]. En revanche, la question se pose sur ce qui est derrière l’univers technique. L’univers technique, c’est la production, le marché non pas au sens idéologique du terme mais de sa réalité. A partir du moment où les machines sont dans les hôpitaux, il faut qu’elles servent. Plus elles coûtent cher, plus elles doivent être rentables. Par conséquent, si une machine qui coûte 5 millions d’euros voit son utilité réduite à 10 fois par an, on peut se dire que c’est absurde. Il faut que la machine ait sa propre consommation, qu’elle attire les consommateurs.

Il y a une telle offre par la machine, que l’humain devient celui qui nourrit cette machine. La machine consomme de l’humain.

Entre le service fabuleux que la machine peut rendre à la médecine (l’IRM, le scanner, l’échographie …) et la façon dont ces outils s’inscrivent dans un imaginaire comme une espèce de réponse évidente, alors que c’est une proposition marketing quelque fois. Plus aucun humain, quand il a mal à la tête ou au ventre, n’a confiance dans la réponse que va lui faire son médecin, sans qu’il y ait un transfert sur une image ou sur un chiffre. La seule confiance est dans la machine. Et la machine est ravie de cette confiance : « Venez à moi les petits, je vous apporte une réponse oui/non ». Comment garder une incarnation réciproque ? Comment la parole du malade, sa biographie, ce qu’il est, ses angoisses, doivent pouvoir être entendus. Et comment le médecin, qui est un être aussi faïble qu’un autre, doit pouvoir garder son discernement face à ce matériel médical absolument gigantesque.

Ariane et le Minotaure – B. Vallejo (1991) – Minos, qui avait remporté la victoire sur les Athéniens, demanda un tribut de guerre qui consistait à livrer tous les ans, sept jeunes hommes et sept jeunes filles destinés à servir de pâture au Minotaure ou à mourir de faim et de soif dans le dédale du labyrinthe.