La mémoire

Tout est technique : il s’agit de ne plus opposer homme et technique.

Point de départ : réhabiliter la tekhnè

Au début est la technique. Il existe un devenir technique de l’homme, il faut penser la co-construction homme-technique. La philosophie, à l’aube de son histoire, isole tekhnè (le savoir-faire) et épistémè (la connaissance) que les temps homériques ne distinguaient pas encore (…) C’est sur l’héritage de ce conflit où l’épistémè philosophique lutte contre la tekhnè sophistique, dévalorisant par là tout savoir technique, qu’est énoncée l’essence des étants techniques en général.

Les trois mémoires

La mémoire du génome vise à la reproduction de l’espèce. Mémoire spécifique, ou génétique, elle constitue la mémoire de l’espèce ; elle transmet les structures anthropologiques de l’inconscient

La mémoire nerveuse ou neurologique (les traces de notre vécu dans notre organisme). Elle rend possible l’inconscient personnel (familial-historique)

La mémoire technique enregistre la mémoire collective : elle est la trace inscrite par l’inconscient collectif, qui est déposé dans le monde des objets. Par là, elle rend possible l’inconscient collectif

Taille d’un silex

Cette troisième mémoire, qui est constituée de tous les artefacts quels qu’ils soient (depuis les premiers silex, en passant par l’écriture jusqu’aux ordinateurs), est constitutive de l’humanité et fondatrice de la civilisation, puisque c’est elle qui permet, non seulement la mémorisation des gestes humains dans la matière (le silex qui garde la mémoire des gestes de taille), mais aussi et surtout la transmission de tout savoir et de toute connaissance, incarnés dans des supports de mémoire. Elle est constitutive du processus de civilisation de deux manières :

– D’une part, en permettant l’émergence de nouvelles formes de savoir et la transmission du stock des connaissances, autrement dit en permettant la culture et la « vie de l’esprit »

– D’autre part, en rendant possible les processus de sublimation, de transformation de l’énergie libidinale (cf Freud), par la « capacité de la libido à se fixer sur n’importe quel objet de désir ». La technique est ce qui permet à l’homme de créer des objets techniques.

Il n’y a pas de pensée hors de ses supports.

Tout est processus : il n’y a ni intériorité, ni extériorité

De l’intériorité de l’homme est inventée par l’extériorisation et non l’inverse. Dit autrement, le cortex se réfléchit à travers la main, l’humanité évolue en se réfléchissant dans un miroir sédimenté dans les objets.

Conférence Lieu, mémoire et technique. Epiphylogenèse. Le sensible comme enjeu du capitalisme culturel (Université de Liège, 2008)

Pensée des techniques et culture informationnelle (Séminaire du GRCDI, Rennes, 12 septembre 2008)