La Menace

L’enjeu, c’était finalement d’avoir plongé dans la menace. C’est-à-dire que je ne pouvais plus vivre comme si le bonheur était garanti. Alors, je ne crois pas avoir jamais cru consciemment en un Dieu rétributif, mais je pense que d’une part c’est une insistance dans l’inconscient collectif qui m’a prise aussi dans ses filets. D’autre part, j’avais dû aménager d’autres systèmes, et ne serait-ce que moi, j’avais eu des enfants assez jeune : personne d’autre n’en avait eu autour de moi, et je ne me posais pas de questions : il y avait quelque chose de naturel. C’était biologique. On était fait comme cela : l’homme, la femme, les enfants …

Et du coup, je ne voyais pas beaucoup plus loin que cela, et je ne voyais pas tout ce qui était possible. Je le savais en théorie, je ne suis pas totalement bête, mais en même temps, il y a une porte coupe-feu entre les incendies des autres et notre vie à nous. Et du coup, je ne me sentais pas vraiment concernée.

Le fait d’avoir pu vivre cette menace, même si mon fils s’en était bien sorti, il n’en demeurait pas moins que ce qui repassait en boucle pour moi, c’était le fait qu’on pouvait perdre un enfant. Et en fait, on peut vivre des drames absolus dans la vie.

Job sur son tas de fumier - Leon Bonnat
Job – Léon Bonnat – 1880

Chacun fait à un moment donné dans sa vie l’expérience d’une menace qui le frôle, qui peut tout emporter sur son passage. Moi, elle n’avait pas tout emporté, n’empêche qu’elle m’avait frôlée. A partir de là, je ne pouvais plus vivre dans l’ignorance de cette menace.

Mais entre ne plus vivre dans l’ignorance de la menace et continuer à vivre en acceptant la menace, il y a eu cette rupture, qui est chez Job ce tas de fumier sur lequel il s’abandonne. Et chez moi, c’était ce tas de linge sale, parce que je me suis retrouvé, sans même me voir faire, petit à petit, à m’abandonner, à abandonner le quotidien et à n’être plus capable. Tout m’était une montagne. J’étais dans une espèce de brume dépressive comme ça, où même faire une machine, c’était au-delà de mes forces, je n’y pensai pas.