La mort

La mort, ça a été ma grande angoisse, ma grande peur, ma grande inquiétude. Quand je suis né, j’avais un vieux papa, et donc j’ai eu peur qu’il meurt très vite et très tôt, tout le temps. Et puis, il a bien fallu que cela ait lieu, et il m’a fait le cadeau de m’offrir ça dans mes bras. Il avait 88 ans. Donc, j’ai changé d’avis. Evidemment cela m’a terrorisé. Quand j’étais adolescent, je me demandais : Mais pourquoi ? Mais comment ? Mais quel sens à l’existence si l’on doit mourir ?

Et puis, si Lucien Jerphagnon m’a autant séduit, plu et convaincu, c’est parce qu’il avait fait un cours sur Lucrèce, et que Lucrèce apporte des réponses très concrètes à la question de la mort.

Des réponses d’Epicure : si la mort est là, je n’y suis plus. Si elle n’y est pas, je n’y suis pas encore. On peut se dire : ah! joli jeu de mots. Mais, pas du tout : c’est très efficace de comprendre, qu’on ne va pas se pourrir la vie avec l’idée de la mort. Quand elle arrivera, ce sera déjà bien assez tôt. On ne va pas faire de la sorte que la mort soit présente au quotidien, toute notre existence. Attendons qu’elle soit là. Quand elle sera là, on verra bien. Mais quand on verra bien, on aura les moyens aussi de l’envisager. C’est la question de l’instant. C’est savoir habiter l’instant. Ne pas parasiter l’instant par le passé ou par le futur.

Comment saisir l’instant ?

D’abord savoir qu’il existe. Le repérer, et être capable d’en faire une description, d’en avoir une sensation. Ou de le percevoir de manière très émotive. D’être dans la jouissance du pur instant. Savoir que cela existe. Ensuite, se dire que si on le laisse parasiter par le passé, c’est peine perdue, parce qu’on n’a aucun pouvoir sur le passé. En revanche, on a du pouvoir sur les représentations qu’on a du passé. On ne peut pas se dire : j’aurais dû faire ceci, j’aurais dû faire cela, j’aurais jamais dû rencontrer telle personne, j’aurais jamais dû lui faire confiance. Ou, j’ai été jeune, mais je ne le suis plus. Ou, j’ai été riche, mais je ne le suis plus.

Non. On ne va pas pourrir l’instant avec le passé, pas plus qu’avec le futur.

Plus tard, je serai peut-être pauvre, malade. Bien sûr, on va être malade, on va mourir, on va vieillir, on va souffrir, on va être trahi, on va trahir, on va tromper …

Quand on a compris ça, c’est-à-dire éviter les interférences entre le passé et l’instant présent, et le futur et l’instant présent, qu’on a dégagé l’instant en se disant : vivons-le comme quelque chose d’extraordinaire, parce qu’il ne reviendra jamais, que les plats ne repassent pas, et qu’il faut densifier chaque instant, le vivre comme si c’était le dernier instant, et en faire une belle chose. Alors, à ce moment-là, on a réussi à résoudre le problème de la mort.

Je ne veux pas dire que c’est la même chose quand on est habité par la mort, et qu’on nous dit : voilà, il va vous rester trois mois à vivre. Là, on est dans une autre configuration. Mais même dans cette autre configuration, mais je ne peux l’aborder pour le coup que théoriquement, il y a des leçons de stoïcisme ou d’épicurisme. Ou d’autres leçons qui sont données par les sagesses antiques.

Pleureuses