Le désir

Intensifier les singularités

Pour être désirant, il faut être capable de désirer, c’est-à-dire d’attendre, c’est-à-dire d’avoir une attention. Le désir, c’est une forme de « l’attente ». Il faut être capable de désirer et d’attendre un objet. Mais, à quoi sert cet objet dans ce circuit-là ? Et bien cet objet sert à projeter, dans la singularité que je vais trouver dans cet objet, la singularité que je porte en moi.

Je ne peux trouver dans l’objet de mon désir, que ce que mon désir est capable d’y projeter. Ca ne veut pas dire que l’objet ne m’apporte rien. Ca ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’objet, que c’est un pur fantasme.

M.C. Escher – Drawing Hands (1948)

C’est une expérience. C’est-à-dire que cet objet, je vais m’y agencer. Je vais y agencer ma singularité avec sa singularité, parce qu’il a sa singularité propre. A un moment donné, ces deux singularités se projetant l’une dans l’autre – c’est un système de mirages, ce sont deux miroirs qui se regardent – vont s’intensifier.

Cela vous est déjà arrivé de tomber amoureux, ou d’être exalté par une pièce de théâtre : d’un seul coup, vous avez l’impression de vous dépasser, de vous intensifier. Et vous vous singularisez. Le désir, c’est ce qui produit de l’intensification de singularité. C’est comme cela, parce que l’objet du désir est infini. Un objet de désir ne peut être qu’infini, pour celui qui le désire, sinon ce n’est pas un objet de désir ; c’est un objet de besoin, de pulsion.

Ca, c’est ce que le capitalisme va chercher à capter. Mais pour le capter, de manière capitalistique, il est obligé de le calculer. Or l’infini ne se calcule pas. Donc, il est obligé de mettre en place des procédures, qui vont rabattre cet infini sur sa finitude, et une finitude sans infinitude : il y a des finitudes sans infinitudes, mais il y a aussi des finitudes avec infinitudes. Nous sommes des finitudes, orientées vers ce que j’appelle des consistances, c’est-à-dire des infinitudes.

Un objet de désir est infini, structurellement. Sinon cela ne marche pas. Cette relation d’intensification dont je parle, c’est la rencontre de deux infinis. Nous sommes capables de vivre notre finitude, ce qu’Heidegger appelle notre existence, uniquement dans la mesure où nous sommes capables de projeter notre existence sur un plan de consistance, c’est-à-dire sur un plan d’infinitude, qu’on a longtemps appelé Dieu d’ailleurs.

Mais l’objet du désir, c’est ça. Mais c’est pas forcément Dieu. Dieu est un objet du désir, qui a servi pendant très longtemps à organiser, ce que j’appelle le troisième niveau, c’est-à-dire les agencements organisationnels.

La face noire du capitalisme, c’est la prolétarisation, qui pendant très longtemps concerne une petite partie de la population : les ouvriers qui sont prolétarisés. On dit : « Ben oui, eux, tant pis, ils sont désingularisés ». Mais le problème, c’est que cela croît, d’abord dans la production, les techniciens, les agents de maîtrise, puis les managers.

A quoi marchent les managers aujourd’hui ? Les managers ne marchent plus aujourd’hui qu’à la rémunération, c’est-à-dire la prolétarisation – la prolétarisation à un million d’euros par mois, c’est pas mal, oui, mais c’est toujours de la prolétarisation : quand ils perdent leur savoir, qu’ils ne sont plus des objets de reconnaissance, quel mépris on a pour eux ! Ils ne sont plus des objets de désir. Ce sont des loques, pleines de pognons – oui – mais des loques. Mais surtout, le consommateur est prolétarisé, car il perd ses savoirs, et donc sa singularité. Ma singularité ne peut s’intensifier qu’à travers un savoir que j’ai : élever mon gosse, faire de la philosophie, jouer au foot … Mais si je perds mon savoir, je ne peux plus rencontrer une autre singularité. Par exemple, au foot, je rencontre cette singularité en jouant avec cette autre singularité.

Plus je suis singulier, plus j’intensifie ma singularité, plus je vais être capable de désirer d’autres objets.

Trouver de nouvelles armes — Du psychopouvoir à la noopolitique — Ars Industrialis