Le lâcher de l’ego

J’aimerais que la musique soit une émanation de la méditation. Je pratique depuis 21 ans une méditation quotidienne, et effectivement, je pense que c’est dans l’état de silence, que la musique peut advenir, en ce qui me concerne. Silence est le mot-clé de la musique, pour moi. Alors, le silence, ce n’est évidemment pas l’absence de sons. C’est la présence à soi. C’est un état de qualité de présence à soi, qui permet d’évincer le moi. Le moi, qui par ailleurs, surtout après tout l’épisode romantique du XIXème siècle, est devenu finalement, l’argument premier de la composition, l’inspiration étant d’un ego, qui dit : « je », selon toutes les modalités de son être. Je pense qu’on a fait le tour de toutes ces questions. Cela a donné des chefs-d’oeuvre, qui sont irrémédiablement notre patrimoine sonore. Et en même temps, cet ego dilaté a aussi mené à des extrémités, dont je crois il faut tenir l’histoire comme un guide.

Frédéric Lenoir : C’est une vision très orientale, que vous développez là : c’est dans le lâcher de l’ego que la création peut le mieux advenir finalement, parce que l’être est relié à l’âme du monde, à l’harmonie universelle, et n’est plus filtré par le prisme de sa personnalité, de ses passions.

Jean-Paul Dessy : C’est un entrelac très mystérieux, très paradoxal, parce qu’en même temps, qu’est-ce que le chemin de l’artiste a à offrir, si ce n’est sa petite personne, sa sensibilité, son chemin de vie, la conjoncture de tous les évènements qui font ce qu’il est ? Et en même temps, c’est dans la déprise de ce moi-là qu’il touche à l’universel. On sait que c’est le chemin artistique. La musique permet une incarnation, qui ne passe pas par un verbe se conjuguant à la première personne du singulier. Je pense qu’elle est à même d’être dans le nous, très vite. Et donc, c’est cet état-là qui m’intéresse, quand je compose. C’est d’être dans cet état fusionnel, avec quelque chose qui me dépasse entièrement, dont j’aurais du mal à parler, qui existe tout simplement de façon expérientielle, que beaucoup de traditions ont divulgué, et pour lequel cet état la musique me semble être un médium prodigieux, au sens miraculeux du terme.