L’émerveillement

Il y a un double paradoxe à l’émergence de l’être humain : le premier, c’est que la construction de l’embryon prend son temps. C’est-à-dire, qu’en gros, nous naissons trop tôt. Nous sommes inachevés. Notre cerveau est à peine fini, de l’ordre de 20%. Il reste 80% à construire encore. L’avantage est que cette construction va se faire lors de la confrontation du sujet avec son environnement. Si vous naissez en Chine, vos oreilles et votre cerveau vont écouter le mandarin, et vont apprendre la musique. Et donc, grâce à ce retard de ce développement, on a un cerveau qui va s’affranchir de la dictature des gênes, pour se construire en fonction de la culture. La construction du cerveau finalement, c’est aussi vouloir s’affranchir de certains traits biologiques pour donner plus de sens aux traits sociaux. Finalement, l’être humain est un être par essence issu de la nature, mais qui a aussi une volonté de vouloir s’émanciper de la nature, et de toutes les contraintes que la nature apporte.

Emerveillement face à la neige

Le deuxième paradoxe, est en fait lié aux deux premières décennies de nos vies : Il y a aussi une construction qui va se faire, mais de nouveau, on n’est pas du tout pressé de finir cette deuxième phase de construction. Un des thèmes de recherche de notre laboratoire, c’est de démontrer que finalement, cette deuxième phase ne s’arrête pas autour de vingt ans, comme on le pensait (après 20-25 ans, nous ne faisions que perdre nos neurones), mais que c’est une période qui va durer, au moins dans un potentiel, tout le long de la vie d’un sujet. Il n’y aura jamais de phases où le chantier s’arrête. Finalement, ce chantier va s’arrêter quand vous aurez décidé vous-même de ne plus vous émerveiller, de ne plus écouter la radio par exemple, de ne plus chercher à comprendre le monde dans lequel nous vivons, etc, etc Et quand l’ennui s’installe, et bien, finalement, ce cerveau se fige, et ses capacités naturelles à continuer à produire de nouveaux neurones, sont plus ou moins réduites.

Emerveillement face à une bulle de savon géante

L’enrichissement sensoriel stimule ce cerveau pour qu’il produise des neurones. Et en retour, ce cerveau stimulé, produira plus de neurones. Et ce fait d’acquérir plus de nouveaux neurones, fait qu’on sera plus à même, à percevoir les moindres changements autour de nous. Et donc à dire : « Voilà, nous vivons dans un monde enrichi. Et qu’il y a du sens à produire de nouveaux neurones. » Et on continue à être émerveillé. C’est la raison pour laquelle, certains seniors de plus de 75 ans sont d’éternels jeunes, insatiables, se posant toujours des questions. A l’inverse, vous avez des jeunes de 25 ans, qui ont décidé qu’ils ont tout compris, et ont décidé d’arrêter de chercher à comprendre. Et malheureusement, ils se gâchent une opportunité de produire de nouveaux neurones.

L’évolution du cerveau humain, de l’embryon au cyborg – interview de Pierre-Marie Lledo
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