L’esprit d’autrui

Je pense que les physiciens ont parfois tendance à confondre leur modèle avec la réalité, et appliquer le même terme sans plus faire de distinctions. Ils peuvent le faire dans la mesure est une tellement bonne représentation de la réalité. Mais si on fait attention aux termes, il faut faire cette distinction : l’électron est une construction intellectuelle.

Il y a évidemment un élément de réalité qui lui correspond dans le monde extérieur, il y a quelque chose qui résiste dans le monde extérieur, mais ça n’est pas identique à l’électron tel qu’il existe dans une théorie physique. La théorie, c’est la théorie. C’est dans le cerveau du physicien. L’électron, c’est un objet dans le monde extérieur qui est partiellement cerné par cette modélisation du cerveau.

On sait très bien que les théories physiques ne cessent d’évoluer, qu’elles se bouleversent les unes les autres partiellement. Et donc, il faut accepter que les théories ne sont jamais parfaitement adéquates au monde extérieur.

Etienne Klein : on ne peut même pas dire qu’elles touchent le réel si le résultat qu’elles permettent de prédire rencontrent toujours l’adhésion de la mesure ?

Je suis fasciné par le fait que la physique atteigne un tel niveau d’adéquation avec le réel. C’est vrai : on ne peut pas le nier, mais je crois qu’il faut considérer que cette physique a subi de double évolution : 5000 ans au moins d’évolution culturelle dans l’espèce humaine et des millions d’années auparavant de notre cerveau dans le même environnement. Donc une sélection progressive d’objets de pensée dans le cerveau qui sont adéquats pour la modélisation du monde extérieur. C’est pour cela je crois que la physique a un tel succès.

Mais c’est peut-être pour cela aussi que nous pouvons commencer à faire de la psychologie, parce que c’est plus récent dans l’évolution, mais chez l’espèce humaine, chez les homos il y a eu évolution de circuits cérébraux qui nous permettent de penser les pensées des autres. C’est ce que l’on appelle la théorie de l’esprit.

De la même manière qu’il y a des théories physiques qui sont appuyées sur peut-être quelques dizaines de millions d’années d’évolution du concept d’espace, de nombres, … dans notre cerveau, et bien il y a maintenant un début de théorie des opérations mentales fondées en partie sur notre sens de l’esprit des autres.