L’exclamation

Qu’est-ce que l’exclamation ?

La première fois que j’ai pensé à ce mot, de manière technique, c’était il y a très longtemps : j’étais en train de lire un livre qui s’appelle Les Lettres à Théo. Dans une de ses lettres, Vincent Van Gogh dit à son frère Théo : « Le jaune ! Le jaune ! Le jaune ! ». Il le dit à Arles. Il s’exclame devant le jaune.

Vincent Van Gogh – Oliviers avec ciel jaune et soleil – 1889

Le jaune, dont parle ici Vincent Van Gogh, c’est pas tellement le jaune des blés, ni la paille de sa fameuse chaise archi connue. Non, c’est LE jaune : LE jaune qu’il ne peindra jamais, mais dont il essaie de donner, la possibilité d’accéder, à lui-même d’abord à travers sa peinture, et puis finalement à ceux qui vont regarder sa peinture. Ce jaune-là, c’est ce qui fait s’exclamer Vincent Van Gogh. L’exclamation, ce n’est pas le cri. L’exclamation, c’est ce qui produit une clameur. Une clameur, c’est pas simplement un cri : les animaux crient, mais ne s’exclament pas : On s’ex-clame quand on ex-iste. Et dès qu’on s’ex-clame, on commence à transformer cette clameur en une symbolisation, en un circuit.

Ce que j’ai appelé le circuit de l’exclamation, c’est ce qui va nous permettre de faire, que d’autres soient affectés par ce qui m’affecte. Par exemple, Vincent Van Gogh est affecté par le jaune. Il va faire que ceux qui vont regarder ses tableaux soient affectés par ce jaune à travers son affection, qui va s’appeler : sa peinture. Mais ça peut s’appeler tout à fait autrement : la critique que je vais faire de Van Gogh, ma poésie, les réactions que je vais produire à ce tableau. Le milieu humain, c’est un milieu symbolique. C’est un milieu d’échanges, où circulent les exclamations, qui se transforment en signes. Ce processus de circulation, c’est un processus de transindividuation. C’est-à-dire que nous nous co-inviduons à travers ce processus de circulation.

Nous devenons ce que nous sommes à travers ce dialogue.

Conférence « Repenser l’esthétique, pour une nouvelle époque du sensible« , Marseille, 2007. Très grands remerciements à Christian Fauré.