L’oubli de soi


Chacun est extraordinaire !
Il est seul à s'en apercevoir.
Découragements.
Enfin, il finit par s'y faire, puisque personne d'autre que lui ne le remarque.
Mais voilà que dix, quinze ans passent, et quelqu'un d'autre également le trouve extraordinaire.
Merveille ! Etre aimé(e)(s).
Et l'autre aussi, comme c'est étrange, justement, l'autre aussi, est extraordinaire, unique, vraiment unique.
On ne peut l'imaginer : elle est naturellement belle, mais surtout unique.
Unique amour.
Il est soulagé du poids de sa personne, du poids de sa vie, de ses journées, de ses occupations, et soulagé de la propriété à la fin lassante de sa personne.
Quelle merveille !
Qu'est-ce qui ne va pas arriver ! Plus rien n'est impossible.
Il atteint sans effort le haut du monde.
Henri Michaux

L’attente – Les tranchées

L’amour est-elle l’expérience par excellence qui nous permet de nous libérer du moi ?

Je ne pense pas, non … Oui, en un sens … Mais, je ne pense pas. C’est peut-être la chose la plus merveilleuse qui nous est donnée : d’aimer, d’être aimé(e)(s). Mais en même temps, c’est un piège considérable. Donc, moi, je dirai volontiers aujourd’hui, qu’aimer, c’est de ne s’attendre pas à être aimé(e)(s)(!).

Que l’amour est quelque chose de gratuit, qui nous est donné. Mais on a fait tellement le deuil de soi, on sait tellement qu’on est moins que rien – un criminel, un voleur, un violeur – qu’on s’étonne d’être aimé. Et c’est ça pour moi, qui est la possibilité d’un amour qui dure. C’est-à-dire qu’on n’exige rien. Pas plus qu’on exige quelque chose de sa vie, on n’exige quelque chose de l’autre. Mais j’aurai pas dit cela il y a vingt ans certainement.

Poilus déjeunant dans leurs tranchées – 1915 (« A table » de Noëlle Chatelet)