On se comprend parce qu’on parle vite

Je ne sais pas ce que c’est que le Temps. Je sais quand même qu’on n’a pas le droit de le mettre à toutes les sauces. Et le Temps est un mot qu’on utilise pour dire toute sorte de choses, qui n’ont rien à voir avec lui : par exemple, le changement, la simultanéité, la succession, le devenir, l’argent, la mort … Il y a une espèce de polysémie fulgurante qui empêche qu’on se comprenne. Valéry, dans le texte magnifique poésie et pensée abstraite dit que

Dans la vie courante, ou entre spécialistes même scientifiques, on se comprend parce qu’on parle vite.

Mais si on parlait lentement, c’est-à-dire si on s’arrêtait sur les mots, on ne se comprendrait plus. C’est-à-dire que si à chaque fois que je prononce une phrase qui contient le mot Temps, je m’interrogeai pour savoir ce que c’est cette chose que j’appelle le Temps dans la phrase, je serai perdu. Et cela deviendrait, dit-il, « l’objet abject d’une quête philosophique« .

Nathan Moody - Hand to Mouth - 2007
Nathan Moody – Hand to Mouth – 2007

Alors, évidemment, c’est dangereux de s’arrêter sur les mots, mais de temps en temps, il faut s’arrêter sur eux et se demander quel est le sens intrinsèque du mot quand on l’extirpe de la phrase qui l’emporte dans son flux, et qui nous fait croire qu’on comprend ce que dit la phrase. Mais c’est une pure illusion.

Donc, la seule chose que je peux dire, c’est que dans les formalismes opératoires de la physique (je ne préjuge pas de ce que nous dira la Théorie des Cordes ou d’autres théories à l’ébauche), le Temps est distinct des phénomènes temporels. La seule exception étant peut-être la relativité générale, où comme vous le savez, l’Espace-Temps est lui-même un objet physique. Mais je ne crois pas que ce soit elle qui joue dans le cerveau.

Etienne Klein : Le temps est-il un cas de conscience ?