Φάρμακον – Pharmakon

Prendre soin

La mort de Socrate (Jacques-Louis David, 1787)

Le pharmakon, c’est le nom grec du médicament, du remède, dont parle Socrate, en particulier dans le dialogue qui s’appelle Phèdre : Socrate rencontre à la périphérie d’Athènes, un jeune Athénien, qui s’appelle Phèdre. Phèdre a sous le bras un rouleau sur lequel est écrit un discours : le discours de Lysias. Et Phèdre s’en va écouter un sophiste, qui va lui faire un cours de rhétorique, utilisant ce que Platon appelle la logographie, c’est-à-dire la technique d’écriture de la parole. Socrate dit à Phèdre : « Tu ne devrais pas aller écouter ce sophiste, parce qu’il va te donner l’impression que tu penses, alors qu’en fait, il va t’empêcher de penser. Il va te donner du prêt-à-penser, un discours tout prêt, qu’il va d’ailleurs te faire payer, et que toi, tu vas acheter pour gagner du pouvoir et au prix de perdre ton savoir. Parce que finalement, il va t’empêcher de penser par toi-même. »

Ici, Socrate analyse les techniques d’écriture que les sophistes utilisaient pour manipuler le langage, c’est-à-dire le symbolique, (qu’il développe d’ailleurs dans un autre dialogue : Gorgias), et qui consiste à condamner la sophistique comme étant, finalement, une pratique de manipulation du symbolique. En gros, Socrate condamne la sophistique en tant qu’elle vend du temps de cerveau disponible – c’est à peu prêt ce que dit Platon.

Les sophistes, ce sont des marchands, dit Platon. Ils captent l’attention des adolescents athéniens, qui sont ambitieux, qui veulent avoir une place dans la société, être reconnus … Cette captation du temps de leur ψυχὴ (de leur âme – aujourd’hui, nous dirions cerveau), détruit leur âme (aujourd’hui, nous dirions leur appareil psychique). Elle détruit en tout cas, la meilleure dimension de cette appareil, qui est la dimension noétique, c’est-à-dire celle par laquelle cet appareil est capable de se penser lui-même, et même de penser par lui-même. Et donc, d’accéder à la majorité. C’est-à-dire la capacité à construire un être adulte sur un esprit critique. Car finalement, c’est ça : la majorité, définie par Emmanuel Kant.

Dans le dialogue Phèdre, Platon dit : « Si les sophistes ont pris le contrôle des esprits, c’est parce qu’ils ont pris le contrôle de la technique de l’écriture« , et dont il fait dire à Socrate que c’est un φάρμακον. Pour deux raisons : d’abord parce que bien sûr l’écriture est un remède. Pourquoi les égyptiens ont inventé l’écriture ? parce que notre mémoire est finie, et que nous avons donc des trous de mémoire. Nous prenons tous des notes, utilisons un ordinateur… On a besoin de psychotechniques, d’artefacts : ce sont des remèdes à nos carences, nous sommes des êtres faillibles.

Mais en même temps, Socrate dit : « ces φαρμακα sont aussi des poisons, car l’écriture, c’est ce qui nous fait perdre la mémoire. Là où nous croyons que nous sommes en train d’augmenter notre mémoire, en fait, nous désactivons des pratiques mnésiques. » Chez Platon, c’est extrêmement fort : Connaître, c’est se re-souvenir. Savoir, c’est se souvenir. Mais il dit : cette perte de mémoire, créé par ce φάρμακον qu’est l’écriture, peut être remplacé par un aide-mémoire, ou un support de mémoire.

Le sucre : un poison en excès, un remède au quotidien

Je pense pour ma part, que les grandes questions de notre époque sont précisément celles-là. Platon a raison : dans un téléphone mobile, nous stockons maintenant des numéros de téléphone. Nous n’avons plus à nous en souvenir par coeur, car remettre notre mémoire à un téléphone est extrêmement pratique. Et donc, je perds la mémoire.

En tout cas, il y a des choses, qui sont passées en dehors de la mémoire de mon cerveau. En même temps, je crois que ce qui fait que nous sommes des êtres symboliques, c’est précisement que nous extériorisons notre mémoire. C’est ça le symbolique. Déjà parler, c’est extérioriser sa mémoire. C’est déjà faire quelque chose qui en train de faire migrer mon tissu psychique en dehors de mon appareil psychique. Parler, c’est s’exprimer. S’exprimer, ça veut dire extérioriser. C’est déjà techniciser les choses. En fait, le symbolique est originairement technique. C’est ce que je crois.

Autrement dit, le symbolique est toujours structuré sur des supports de mémorisation. Il n’y a aucune société connue sans techniques de mémorisation. Que cette technique de mémorisation soit un rituel chamanique, que ce soit l’écriture, mon téléphone portable ou la télévision, qui nous permet de liquider les relations intergénérationnelles, et donc d’éliminer l’être adulte. Dans tous les cas, il y a de la pharmacologie. Et la question n’est pas de condamner, ni l’écriture, ni le téléphone portable, ni la télévision, ni la procréatique, la question est de faire une thérapeutique de cette pharmacologie. Et pour pouvoir faire cette thérapeutique, il faut commencer par d’abord faire de la pharmacologie. En ce moment, je plaide pour ce que j’appelle une pharmacologie générale.

Prendre soin, une conférence prononcée par Bernard Stiegler le 27 juin 2008, à l’association Cré-action psy à Poitiers