Retourner au Monde

Et on découvre qu’il y a une autre histoire de l’art qui nous ramène au monde. L’histoire officielle de l’art nous éloigne du monde pour nous conduire vers Dieu, vers Jésus. C’est de l’édification religieuse : on nous conduit au ciel. On nous demande une imitation des Saints, de Jésus, de Marie, de Joseph, etc … et un autre courant dans l’Art nous dit : « mais non, regardez le Monde, sa matérialité, sa réalité. » On pourrait faire une histoire de l’art classique qui irait jusqu’à l’art conceptuel, à l’art minimal qu’on nous présente aujourd’hui comme un art essentiellement subversif. Mais il n’y a rien de plus traditionnel et conformiste que ces arts, qui nous sont aujourd’hui présentés comme étant subversives. Parce que le concept, c’est déjà Jésus. On est toujours là-dedans : vous avez des expositions où il n’y a rien. Et on vous dit : « c’est ça l’exposition : rien. »

Ah ! Tiens! Rien, ça me rappelle Jésus.

Le problème n’est pas ce qu’on nous expose, mais ce qu’on ne nous expose pas et qui est susceptible de générer du discours. Et dans l’art contemporain, vous n’avez pas souvent besoin d’objets, vous avez surtout besoin du discours qui va avec.

Avec Jésus, c’est pareil : vous avez besoin de théologie, de patristique, de pères de l’église, de sommes théologiques, de Saint Thomas …

En même temps que cet art qui nous invite à quitter ou à fuir le monde, il y a un autre art qui lui nous invite à retrouver le monde. Et de fait, le Land Art, qui lui s’en vient nous dire : sculptons la nature, regardons autrement la nature, ou mettons en scène la nature. Et tous ces artistes du Land Art m’intéressent, car ils ne sont la plupart du temps pas très vendables. On peut faire des clichés et les vendre. Christo a emballé le Pont-Neuf et des cartes postales et produits dérivés.

Christo - Pont-Neuf emballé - 1985
Christo – Pont-Neuf emballé – 1985

Et il y a la même chose au niveau de la musique : vous avez une musique extrêmement cérébrale, conceptuelle, avec une tradition qui, via le dodécaphonisme, le sérialisme, est arrivée jusqu’à John Cage, où vous n’avez plus de musique : concert de silence. Que fait-on après ?

En même temps que cette musique existait, vous aviez des gens qui persistaient dans la matérialisation du son : Berlioz, Varèse, Stockhausen, pendant qu’en face vous auriez un lignage de Debussy jusqu’à un tas d’individus qui ont rendu possible la présence du silence comme quelque chose de majeur à la place du son.

Pendant que ces jeux se jouaient-là de manière très idéologique, parce qu’il fallait être progressiste et défendre le dodécaphoniste sinon on était taxé de réactionnaire. Je vous renvoie à Adorno et son livre Philosophie de la nouvelle musique, où on disait que Schönberg, c’était la dissonance, et qu’il fallait aimer la dissonance qui était le propre de la contradiction dans le capitalisme et que aimer Stravinsky, c’était aimer la musique bourgeoise. Cela produit encore hélas ses effets. Et si on a encore aujourd’hui à Paris quelques-uns qui continuent à tenir le haut du pavé, c’est-à-dire des subventions, avec ce genre de discours, c’est pas tellement un hasard.

Et en face, vous avez une autre musique dont on parle assez peu : musique minimale, musique répétitive, musique américaine, Philip Glass, John Adams, Steve Reich, des individus qui disent des choses et qui sont des choses populaires, au sens noble du terme : il y a dans les courants d’avant-garde cette idée que moins il y a de gens, plus c’est génial et plus ça doit être subventionné par l’Etat. Sinon, ça coûte très cher et comme il n’y a personne sauf les amis, il faut bien que des gens paient la subversion. Et vous avez des subversifs subventionnés qui persistent cinquante ans après en faisant la même chose que les subversifs d’avant-hier, de nous dire qu’ils sont eux la subversion.

Et puis, comble du comble, il y a des gens qui ont le culot de faire de la musique et de remplir les salles. Inadmissible : s’il y a du peuple c’est populiste, si c’est populiste c’est démagogue, si c’est démagogue c’est réac.

Et non ! écoutez cette musique, parce qu’elle nous dit quelque chose sur le temps : vous avez quelques cellules répétitives, puis au fur et à mesure, ces cellules répétitives se modifient doucement et vous avez une toute petite modification. Donc ça se répète mais ça ne se répète pas exactement de la même manière. Et puis au bout d’une heure, ça s’est tellement pas répété de la même manière, qu’avec cette variation effectuée sur une toute petite chose, vous aurez autre chose que ce que vous aurez entendu dès le départ.

Le même et l’autre

Donc c’est une méditation possible sur le même et l’autre, sur la différence et la répétition, sur cette idée qu’il y a quelque chose qui nous dit le temps : le temps, c’est ça : c’est du même et c’est de l’autre. Et j’invite effectivement à ce qu’on ne soit pas dans la logique d’un refus de l’art contemporain. L’art contemporain est là. Et dans l’art contemporain, la possibilité de choisir ce qui pourrait être encore judéo-chrétien (fâchez-vous avec votre corps, n’aimez pas votre corps, n’aimez pas le réel, vive le concept. La passion christique).

Des musiques vous ramènent au monde. Des musiques vous en éloignent.
Des peintures vous ramènent au monde. Des peintures vous en éloignent.
Des livres vous ramènent au monde. Des livres vous en éloignent.

Lisez Darwin ou un traité d’apiculture. Ils vous aideront à retrouver le Monde, plus que des livres qui vous feront une analyse du concept de rosier de l’antiquité jusqu’à nos jours, en passant par le statut de la rose dans l’Islam. On peut lire ça aussi. Mais ne perdez pas votre temps à vous éloigner du monde. Tout est fait pour qu’on vous en éloigne, donc, retrouvez-le.