Transition

Pouvons-nous scientifiquement saisir la transition entre le néant et l’être ?

Je ne peux pas le démontrer, mais je pense que non pour plein de raisons : la première est historique. Je regarde comment nous avons compris l’origine des choses, qui constituent l’Univers. C’est une grande conquête de la physique du XXème siècle, d’avoir compris l’origine des étoiles, l’origine des atomes, comment ils ont été formés depuis l’hydrogène jusqu’à l’uranium. Nous avons déterminé exactement toutes les réactions nucléaires, qui ont permis à partir de protons et de neutrons qui étaient là dans l’univers primordial, de constituter des atomes d’hydrogène, d’hélium, de lithium, etc… jusqu’à l’uranium en passant par le fer et tous les autres. C’est qu’on appelle la nucléosynthèse, qui a trois phases : une phase primordiale pour les atomes légers, une phase stellaire pour les atomes qui vont jusqu’au fer, et une phase explosive pour les atomes qui vont du fer jusqu’à l’uranium.

Susan Aldworth - Transition
Susan Aldworth – Transition

En gros, tous les atomes y compris ceux qui constituent vos corps ont été fabriqués dans des étoiles grâce aux réactions nucléaires, qui se produisent en leur sein, ou bien dans des explosions d’étoiles très massives, qu’on appelle les supernovas, qui elles fabriquent les atomes les plus lourds, ceux qui vont du fer jusqu’à l’uranium.

Mais quand nous disons avec une fierté légitime que nous avons compris l’origine des atomes, vous voyez bien que l’origine dont nous parlons, à rebours du sens des mots, désigne l’achèvement des processus antérieurs qui ont permis la fabrication des atomes. Parce que les étoiles sont l’origine des atomes. Et les atomes sont le produit final du fonctionnement des étoiles. Donc ce que nous appelons une origine, c’est un achèvement. C’est la fin de quelque chose. C’est presque une conclusion.

Donc, vous voyez que le mot origine ne désigne là ce qu’on pourrait appeler une origine secondaire ou une généalogie, et non pas une origine absolue, puisque dans nos mécanismes d’explication, nous faisons intervenir une cuisse de Jupiter initiale, qui en l’occurrence est constituée de tous les protons et tous les neutrons qui étaient là dans l’Univers primordial.

Et on doit se poser la question d’où viennent les protons et les neutrons : et bien des quarks. D’où viennent les quarks ? Etc …

printed work by Susan Aldworth

On pourrait multiplier les exemples, parler de la façon dont on comprend l’origine de la masse, qui fait intervenir les bosons de Higgs et le champs de Higgs, qui est lui aussi une entité physique. Autrement dit, en physique, les origines que nous sommes capables d’identifier sont toujours immanentes. On ne peut expliquer un être physique et son origine, qu’en invoquant d’autres être physiques.

En physique, on n’explique l’être que par l’être.

Or, expliquer l’origine de l’Univers, c’est expliquer comment le non-être a pu devenir de l’être. Et pour cela, il faut attribuer au non-être des propriétés, qui lui permettent de cesser d’être un non-être. On tombe sur une aporie, que Bergson avait décelé

L’idée de Néant est une idée destructrice d’elle-même.

Dès que vous essayez de penser ou d’imaginer le Néant, vous en faîtes quelque chose. Vous l’ontologisez, vous lui attribuez des propriétés, que précisément en tant que Néant, il ne peut pas avoir. Parce qu’un Néant qui a des propriétés, ce n’est plus un Néant.

Nos mécanismes d’explication tombent en panne, lorsqu’il s’agit de comprendre la transition du Néant vers l’être, puisqu’on tombe là sur l’idée qu’il faut insérer dans le Néant un principe explicatif, disons un oeuf, qui va pouvoir engendrer quelque chose d’autre que lui-même. Si vous mettez un œuf dans le Néant, le résultat est un œuf. Je ne vois pas bien comment on pourrait dépasser cette aporie.

Les lois physiques

Peut-être que les lois physiques sont transcendantes par rapport à l’Univers ? Peut-être que les lois physiques existaient avant l’Univers ?

Si le Néant contient les lois physiques, ce n’est plus le Néant.

Etienne Klein — L’origine de l’univers est-elle pensable ? Conférence à la BnF du 19 janvier 2011

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