Tu ne me dois rien

La reconnaissance a toujours l’air d’être une reconnaissance de dette. En réalité, la véritable reconnaissance, c’est cette gratitude qui rend grâce à l’autre, précisément parce que ce dernier a donné quelque chose, mais que cette chose n’est pas due sous la forme d’une dette.

Je suis d’autant plus reconnaissant, que j’ai reçu de quelqu’un quelque chose que je ne lui dois pas.

C’est exactement ce qu’il se passe quand on lit un auteur qui vous apporte quelque chose. Je peux dire, que je suis très très reconnaissant à l’égard d’Aristote ou de Kierkegaard, parce qu’en les lisant, j’ai reçu quelque chose (qu’ils m’ont donné incontestablement), mais sans qu’aucune dette ne se soit constituée. Je te dois tout, mais surtout : je te dois de ne rien te devoir.

Et les deux choses ne sont pas contradictoires du tout. C’est le fond de l’amitié. Plus que l’amitié, c’est le fond de la relation affective profonde, où on ne peut que remercier quelqu’un d’exister, alors qu’il existe simplement en moi par l’envie d’exister. En même temps, cette gratitude signale une séparation, et quelque chose qui ressemble à une solitude.

On va vers la liberté quand on ne se sent pas en dette envers quelqu’un, quand quelqu’un nous donne d’être libre. L’ami, c’est celui qui va me faire exister sans me rendre esclave, sans faire poser sur moi quelque chose qui serait de l’ordre d’une dette. Ce que je lui dois, c’est mon indépendance.

Colibri apprivoise